Si…

Texte écrit par Rudyard Kipling en 1910, à l’intention de son fils de 12 ans, mort pendant la première guerre mondiale…

 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,

Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,

Et, te sentant haĩ, sans haĩr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d’un seul mot;

Si tu peux rester digne en étant populaire,

Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,

Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,

Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi;

Si tu sais méditer, observer et connaître,

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur;

Rêver, sans laisser ton rêve être ton maître,

Penser sans n’être qu’un penseur;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave sans jamais être imprudent,

Si tu sais être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis,

Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un homme, mon fils!

 

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